France: la revanche des oubliés

Je suis toujours en France.

Aujourd’hui, c’est le « samedi de tous les dangers », dit un responsable gouvernemental qui craint de « très graves violences ». C’est l’alerte « maximale ».

89 000 agents des forces de l’ordre sont mobilisés, dont 8000 à Paris. On a sorti les blindés.

Des tas d’institutions publiques et de commerces seront fermés.

J’avais des billets pour le match Nice-Monaco d’hier soir, qui a été reporté, comme beaucoup d’autres.

« Il y a plus important que le foot », disait Patrick Vieira, l’entraîneur de Nice.

Durcissement

Les gilets jaunes modérés se refroidissent. Le mouvement se durcit.

L’extrême gauche et l’extrême droite sont de plus en plus visibles.

L’annulation de la taxe sur les carburants a enragé les écologistes, mais n’a pas calmé la grogne.

Derrière la stagnation du pouvoir d’achat, c’est un mélange hétéroclite de ressentiments : contre la pauvreté, contre le capitalisme, contre la mondialisation, contre l’immigration massive, contre le culte des minorités, contre les élites, contre, contre, contre…

Il y a une atmosphère de nihilisme destructeur, une soif de vengeance aussi.

La rancœur, la rage font que l’on cible, dans le cœur de Paris, les commerces de luxe.

Forcément, le mouvement est truffé de contradictions.

Vous avez l’ouvrier en jaune qui trouve que son patron ne paie pas assez.

Vous avez le petit patron en jaune qui trouve que ses coûts de main-d’œuvre sont exorbitants.

Vous avez le gilet jaune qui veut moins d’impôts, mais plus de services publics.

Des lycéens sans revendications se joignent au mouvement parce qu’il serait honteux de rester sages pendant que papi et mamie sont dans la rue.

Les loubards des banlieues leur enseignent comment on brûle des autos.

Comme chacun a sa revendication, le résultat combiné est que 77 % des Français disent « soutenir » le mouvement.

Chaque fois que des gilets jaunes ont voulu se donner des porte-parole, ils ont été rabroués par d’autres gilets jaunes.

Le gouvernement n’a personne à qui parler, ne sait plus quoi faire, nage dans une improvisation totale.

On jongle avec une petite bonification sur la dernière paie avant Noël pour tenter de maîtriser l’incendie.

Du grand n’importe quoi…

Emmanuel Macron, muet et invisible, qui ne sait plus quoi dire, se cache derrière son premier ministre.

Macron est plus impopulaire… que François Hollande à la fin de son mandat.

Macron…, celui qui dépasserait les vieilles lignes de fracture de la France, mais qui n’a fait que fédérer les bien-pensants.

Sens

Cette France en colère, c’est celle qui dit non au projet de société qu’on veut lui imposer : celui de la compétition, de la précarité, du brassage culturel.

C’est la France qui se fait dire depuis longtemps : « Ferme-ta-gueule-pauvre-con-t’as-pas-le-choix. »

Elle demande : je paie pour qui, je paie pour quoi ?

Cette France ne sait pas ce qu’elle veut, mais elle sait ce qu’elle ne veut pas : le projet de société de ses élites branchées.