Alexis Lafrenière ne serait allé nulle part

Alexis Lafrenière est la plus belle carte d’affaires de la Ligue junior majeur du Québec. Grâce à lui, il y a de l’intérêt partout où cette sensation de 17 ans se déplace. Lors de la toute récente classique hivernale de la ligue, à Saint-Tite, c’est en partie à cause de lui que les gens ont bravé un froid glacial pour assister à l’évènement. Lafrenière est probablement le meilleur vendeur de billets du circuit Gilles Courteau, comme l’ont été Mario Lemieux, Sidney Crosby et Vincent Lecavalier avant lui.

La machine à rumeurs s’est emballée il y a quelques jours quand on a appris que le clan Lafrenière avait tendu une perche du côté de l’Europe en vue de la saison prochaine, sa dernière année avant de devenir le tout premier choix de la Ligue nationale en 2020. La machine à méchanceté s’est aussi permis quelques mornifles. Pour protéger son image, on s’est heureusement empressé de confirmer que le jeune homme sera un membre de l’Océanic de Rimouski jusqu’à son dernier match junior. Déjà, on avait eu le temps de lui reprocher de laisser tomber son équipe. On était même allé jusqu’à le qualifier de traître.




Lafrenière ne méritait pas ces reproches. Cette idée d’une possible saison en Europe n’était pas la sienne. Des proches me confirment qu’il est parfaitement heureux à Rimouski. Ce n’est quand même pas de sa faute si les gens de son entourage y ont vu une option valable au point d’aller sonder l’intérêt de certaines équipes à son sujet.


Cet attaquant aux mille ressources vient d’être nommé le joueur par excellence de la semaine dans le hockey junior québécois, et ce pour la seconde fois dans les quatre dernières semaines. Il a contribué à huit des neuf derniers buts de son équipe. Il est considéré comme le meilleur joueur au Canada parmi les patineurs de son âge. Lors du tournoi Hlinka-Gretzky, réservé aux joueurs de moins de 18 ans l’été dernier, c’est à lui qu’on a remis le « C » emblématique de capitaine, une marque de confiance reflétant ses qualités de leader. Il a surpris agréablement en étant le joueur le plus productif de la compétition, avec 11 points en cinq matchs.


Ses réalisations le placent dans la même catégorie que ceux qui ont marqué l’histoire de la ligue avant lui. En comparant sa moyenne de points par match avec celle des buts par partie avec l’Océanic, il génère 44 % de l’offensive de sa formation. Il s’agit d’un rendement supérieur à celui de Mario Lemieux au même âge.


Jusqu’ici, il a marqué 32 buts, dont huit filets gagnants. Crosby avait eu besoin de 66 buts pour inscrire 11 buts gagnants à 17 ans.


À 16 ans, Lafrenière a terminé au premier rang des marqueurs de son équipe avec plus de 80 points, un fait rare si on considère que les seules recrues à en avoir fait autant ont été Crosby, Alexandre Daigle, Pierre-Marc Bouchard, Pierre Turgeon, Mike Bossy et Lemieux. Évidemment, Crosby a toujours été dans une classe à part, ayant remporté le championnat des marqueurs de la ligue à 16 et à 17 ans.


Dans les circonstances, on peut comprendre l’affolement qui se serait emparé du milieu du hockey québécois si Lafrenière avait fait faux bon à l’Océanic pour aller se mesurer à des hommes en Suisse ou en Suède. Ce que ses représentants ignoraient avant d’aller satisfaire leur curiosité du côté de l’Europe, c’est que leur jeune client ne pouvait aller nulle part sans obtenir l’autorisation de son équipe, de la ligue et de Hockey Canada.


Par la voie d’un communiqué émis rapidement pour tirer Lafrenière d’embarras, on a un peu enjolivé les choses en écrivant « qu’après mûres réflexions de la part du joueur et de sa famille, il a été décidé unanimement qu’il poursuivrait sa carrière à Rimouski ».


Pas tout à fait vrai. Un dirigeant d’une autre équipe me précise qu’une clause très claire à ce sujet est déjà prévue dans la réglementation de la ligue. En signant un contrat au niveau junior, un joueur s’engage à compléter son stage entre l’âge de 16 à 19 ans. À 20 ans, il est libre d’accepter toute offre extérieure qu’il pourrait recevoir. On peut donc comprendre pourquoi la direction de l’Océanic, au courant de cette clause, n’a jamais paniqué dans les circonstances.


Le cas Auston Matthews


Et Auston Matthews, demanderez-vous?


Le joueur étoile des Maple Leafs de Toronto, on s’en souvient, avait accepté un contrat évalué à 400 000 $ US pour disputer une saison avec les Lions de Zurich, en Suisse, avant de devenir admissible au repêchage de la Ligue nationale en 2016, dont il a d’ailleurs été le tout premier choix.


Avec la différence que Matthews, un athlète américain, n’avait jamais évolué dans le hockey junior canadien. Les Silvertips d’Everett, de la Ligue de l’ouest, détenaient les droits sur lui, mais Matthews avait opté pour l’équipe nationale de développement des États-Unis. Or, le programme américain ne s’était pas opposé à ce qu’il joue en Europe.


La Ligue junior majeur du Québec se félicite sans doute d’avoir prévenu le coup en instituant ce règlement que peu de gens connaissaient. Sans cette clause, la situation aurait été catastrophique pour l’Océanic et pour le hockey québécois si l’agent de Lafrenière lui avait suggéré l’expérience européenne.


L’instant d’une saison, il aurait touché beaucoup plus d’argent que la maigre pitance qu’on lui verse actuellement, mais comment quelques centaines de milliers de dollars peuvent-ils être d’une certaine influence quand un joueur est déjà assuré de devenir très riche dans le hockey professionnel? Il imitera donc les ex-grandes vedettes de l’Océanic, Cosby, Lecavalier et Brad Richards, qui ont tous atteint la Ligue nationale immédiatement après leur dernier match junior.


On dit de Lafrenière qu’il est une bonne personne, qu’il jouit d’une belle maturité pour son âge et qu’il est facile à diriger. Sa vision du jeu est exceptionnelle. Bref, il ne reste plus qu’à connaître l’identité de l’organisation qui héritera de cette perle rare. Et dire qu’un boulier déterminera la destination d’un joueur capable de faire une différence durant une quinzaine d’années.